Cadavres Exquis

The story of an artist who makes sculptures with human bodies.
Below some excerpts of his diary (French. Texts by Tristan Sénécal)







dimanche soir
je suis toujours étonné par les hasards de la vie: j'ai croisé hier soir, alors que je cherchais un ventre assez gros pour mon « escargot », une fille qui était avec moi à l'école. c'est elle qui m'a reconnu et, bien que je me souvenais effectivement d'elle, j'ai pourtant été incapable de me souvenir de son nom et je n'ai même pas osé le lui demander...
bref, il se trouve qu'elle était parfaite pour ma sculpture et j'ai été tout ému de la préparer à l'appartement.
c'était une expérience nouvelle du fait que, habituellement, je travaille surtout avec des gens de mon gabarit parce que j'ai mes repères, et là, même si les gros me dégoûtent au premier abord, j'ai été content de la manipuler car le rapport physique n'est pas le même à cause de la taille des membres plus larges et plus lourds. cela nécessite un effort dont je n'ai pas l'habitude. je ne dis pas que je ferai ça tout le temps, mais là ça ne m'a pas tant déplu que ça: c'est épuisant mais au bout du compte on est toujours satisfait quand on y est arrivé.


lundi soir
c'est bien ce que je craignais: les becs que j'ai rajouté sur mon avant-dernière figure ne tiennent pas, j'aurais dû me douter que cette nouvelle colle n'irait pas - on se fait toujours avoir par les promotions: on pense faire une affaire et puis la plupart du temps on s'aperçoit que c'est du toc. mais c'est de ma faute, la prochaine fois je prendrai la même marque que d'habitude et puis c'est tout, au moins je sais comment elle réagit.
en attendant, il va falloir que je rattrape ça parce que sur les quatre endroits où ça n'a pas tenu, la peau s'est légèrement arrachée. il ne me reste plus qu'à trouver des becs plus gros pour cacher ça ou bien coudre ce qui me passe par la main -mais ça ne sera pas pareil...
tant que j'y suis, je vais tâcher d'enlever délicatement les trois autres que j'avais fixé avec cette fichue colle parce qu'eux aussi vont bien finir par tomber tout seuls et faire du dégât au passage.
sinon, en revenant tout à l'heure j'ai revu cette fille jolie comme tout qui semble avoir des membres idéals pour mes structures en cours, à la fois gracieux et solides.


mercredi
ah! que c'est embêtant ces gens qui ne mettent pas de culotte: ça ne me gène pas de les nettoyer parce que ça fait partie du jeu sauf que quand ils mettent des sous-vêtement au moins le pantalon ne trinque pas trop. la fille que j'avais repéré cette semaine m'a fait le coup aujourd'hui, et je ne sais pas si je vais pouvoir rattraper ça. c'est pas que j'y tenais à son jean mais je dois être encore un des rares généreux à donner des vêtements pour emmaüs, et comme l'hiver approche ils doivent en avoir bien besoin. au moins, en été quand elles portent des jupes ça a moins de risque d'en mettre partout.
heureusement, l'essentiel est charmante comme tout et ses yeux iront très bien cousus sur les seins pendouillants de mon escargrosse.


vendredi matin
je ne comprends pas: je viens d'apercevoir que les membres du garçon que j'ai trouvé hier comportent de nombreuses traces violacées. je pensais pourtant l'avoir préparé correctement mais il est du tout de même resté des résidus de sang qui ont du s'accumuler faute d'avoir pu coaguler.
je vais essayer de rattraper ça en espérant que ce soit juste une question de dosage et qu'il est encore temps pour le produit. c'est pas que ces membres soient exceptionnels mais j'ai déjà commencé à les coudre alors ça ne fait pas terrible.
pour rattraper le coup, je peux essayer d'incruster des dents tout autour pour les mettre en valeur: à la façon d'un sanctuaire, ça peut être drôle.
tiens oui, je vais faire ça: sur quelques parties de la sculpture je vais faire comme des mini-lieux de culte ancestraux, où j'érigerais donc des sanctuaires de dents autour des plaques et, à côté, des dolmens de langues (je pense que, pour le coup, les tâches sont trop petites pour les disposer dedans).


samedi soir
je pense que je vais reprendre cette idée d'arbre: comme un acacia rachitique oublié dans une clairière que même l'herbe aurait déserté. je pourrais lui faire sur une branche un amis corbeau avec une tête au longs cheveux noirs sur laquelle je mettrais de longues mains pour faire des ailes. ce n'est pas très original mais ça peut être assez poétique.
Je pourrais regrouper mes quatre têtes de débiles, pour former comme une sorte de totem indien. il m'en faudrait encore une ou deux et ça devrait faire l'affaire.


mardi après midi
ah! ce qu'ils m'agacent ces gosses à se retourner tout le temps vers la cabine et à me montrer du doigt en ricanant. cela me vexe beaucoup et je ne comprends pas ce qui peut les amuser à ce point: je n'ai tout de même pas une tête si risible? vraiment ça me fout en rogne, et si je n'avais pas de principe, je sens bien que je ne me priverais pas d'en prendre un pour taper sur les autres. mais je n'ose même pas les approcher tellement tout chez eux me rebute: leur forme et leurs proportions, leurs voix, leurs façons, leurs gestes, leurs réflexions. tout est grotesque et je ne m'y fais pas; je me dis même parfois que c'est carrément de la trouille que j'ai. j'en suis au point de faire le détour par les coursives pour aller lancer le film pour ne pas avoir à croiser ceux qui attendent encore dans le hall!
c'est dommage que je me braque comme ça parce que je pourrais en utiliser de temps en temps pour mes sculptures: l'avantage c'est que leur chair doit être plus facile à travailler, et puis ça changerait des gabarits de membres que j'ai déjà.
de toute façon je me dis que leurs petits bras potelés ou leurs petites têtes de cons saloperaient forcément mes sculptures, même mes séries grotesques. autant avec les trois nains que j'ai utilisé, il y avait comme une sorte de dignité, ou quelque chose de fascinant, seulement je ne retrouve pas ça avec les enfants... j'essaierais peut-être un jour pour voir mais ça m'ennuierait de m'apercevoir que j'ai fait tout ce boulot pour du gâchis. peut-être que je suis trop paresseux... mais après tout, je fais d'abord mes sculptures pour m'occuper alors je ne vais pas non plus me rajouter des soucis avec ça.


mercredi soir
je pense finir ce soir ma sculpture araignée. les huit bras que j'ai cousu au tronc semblent bien supporter le poids. il ne me reste plus qu'à coudre tous les nez entre eux pour faire la trompe et enfin assembler la tête au reste et ça devrait aller.
en espérant que je ne fasse pas de bêtise avec les aiguilles parce qu'elles commencent à s'émousser fâcheusement. j'irai en acheter demain.

dimanche soir
j'ai croisé ce matin un drôle de monsieur avec un nez tout crochu qui serait parfait pour le corbeau de mon arbre. j'étais très étonné car je me souviens qu'à l'école notre maîtresse nous avait appris qu'au siècle dernier des allemands avaient fait disparaître toutes les personnes avec des nez crochus. je n'ai pas bien saisi ce qu'ils comptaient en faire mais ça devait faire une oeuvre considérable. sur les photos qu'elle nous montrait on voyait la réserve où ils les entreposaient: ils avaient réussi à les rendre tout entier aussi crochus que leurs nez.
j'aimerais bien pouvoir en retrouver des comme ça pour faire plein de branches rachitiques mais ça ne semble pas courir les rues. celui de ce matin semblait en bonne forme, mais je peux peut-être récupérer son nez et ses oreilles, je vais voir parce que si c'est juste deux ou trois petites choses, ça ne vaut pas le coup d'en choper parce que les autres membres vont encore s'entasser. je vais essayer d'en trouver un autre mais crochu de partout.
je pourrais prendre des vieilles personnes pour faire l'affaire mais elles me rebutent presqu'autant que les enfants et sont trop pénibles à manipuler. je devrais pouvoir m'en passer.
dans le film qu'on projette dans la grande salle en ce moment, il y a une scène dans laquelle on voit des filles défiler sur un long tapis, avec tout plein de photographes partout; et ces filles n'ont pas de nez crochus mais elles sont toutes très maigres. le film ne se passe pas en france mais je vais me renseigner pour savoir si on peut quand même en trouver ici.
j'ai terminé de préparer le paralytique.

vendredi matin
il faut vraiment que je me pousse au cul là et que je me mette à ranger un peu mieux que ça l'atelier parce qu'il y en a partout: ça m'embêterait de les jeter mais il y a tout un tas de membres dont je ne sais pas encore quoi faire et auxquels je n'ai pas encore réussi à trouver de place, quelle que soit la sculpture. ça m'ennuierait de les jeter parce que je culpabilise toujours quant au gâchis -et que j'y tient après tout! – mais c'est sûr qu'il faut que je trouve une solution avant que ça ne devienne le bazar.
tiens! je me dis que ça serait peut-être pas idiot d'en faire des mobiles! après tout puisque que je ne suis pas parvenu à les assembler avec d'autres peut-être que sous cette forme ça pourrait les mettre en valeur individuellement?
ça n'est sans doute pas très recherché mais au moins je les ferais vite fait et ça ferait très joli accroché au plafond – et qui plus est ça ne prendra pas de place: j'ai la chance d'avoir un appartement haut de plafond alors autant en profiter.
et si jamais il y a tels ou tels membres qui me plaisent pour une sculpture à venir, ça ne devrait pas être trop compliqué pour les décrocher. enfin faut voir, ça risque peut être de les esquinter quand même de les manipuler plusieurs fois. c'est à moi d'être rigoureux: une fois que c'est utilisé, c'est utilisé et si une partie m'intéresse pour une sculpture alors qu'elle est déjà sur une autre, eh bien tant pis pour ma pomme, ça me forcera à en trouver une autre, quitte à modifier le résultat escompté. après tout, on entend souvent dire que la contrainte stimule la création.

mardi
j'ai trouvé dans la rue un vieux mécanisme dont je ne parviens à trouver l'origine: il y a une manivelle qui fait pivoter de droite à gauche une espèce de bitoniot qui me semble cassé, et le tout est encastré sur un joli socle en bois – il a un peu souffert mais je peux me débrouiller pour le retaper et le vernir..
je vais étudier ça de plus près. j'aimerais bien m'en servir pour faire une machine à claques : il faudrait que je puisse greffer une main à ce mécanisme qui, en tournant la manivelle, donnerait des gifles à une tête placée juste devant. je pourrais coudre deux fesses à la place des joues comme ça ça ferait aussi office de fessée. le mieux c'est que la manivelle soit actionnée par un bras et une main reliés à la tête, ou plutôt au niveau des épaules, comme ça je ne garderais que le buste ce qui ne devrait pas me prendre trop de place (50cm/80cm et environ 50-60 pour la profondeur – si on la regarde de profil).

dimanche soir
j'ai presque fini ma machine à claque qui m'a demandé pas mal de temps – à cause de la retape surtout et des réglages pour que le mouvement soit le plus fluide possible. l'embêtant c'est qu'elle n'est pas très équilibrée du fait qu'une partie du poids se situe dans l'unique bras. ce n'est pas grand chose et si on n'y touche pas on parvient tout de même à la stabiliser mais dès qu'on actionne la manivelle en haut du bras qui elle-même fait tourner la manivelle de la machine, là elle se renverse presque à chaque coup. j'ai du prendre un bras trop gros... mais en mettant du leste sur l'autre épaule, ça devrait aller.